Marianne North, une baroudeuse exotique au XIXème siècle

Chasseurs de science

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Marianne North, une baroudeuse exotique au XIXème siècle

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Pas tout à fait artiste, pas tout à fait scientifique. Marianne North est une personnalité hors du commun. À 40 ans, elle abandonne sa vie confortable pour voyager à travers le monde, à la découverte des fleurs et les plantes exotiques les plus incroyables sur Terre. 

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Pour aller plus loin :

Transcription du podcast :

Dans la jungle suffocante de Bornéo, les plantes développent des racines noueuses et des branches urticantes, transformant toute exploration en cauchemar. Quel surprise donc de trouver là, perdue dans le feuillage dense, une anglaise de 46 ans assise devant un chevalet, sa collection de peinture à l’huile à ses côtés. Marianne North observe dans les moindres détails son sujet. Une bouche béante qui s’ouvre sur une urne renflée, le tout affublé d’un couvercle. Ses couleurs sont fascinantes, un mélange de vert brillant et de pourpre profond. Marianne s’applique à retranscrire le moindre détail de cette plante étrange, qu’elle est la première à voir. Cette espèce est totalement inconnue des botanistes occidentaux. La forme des feuilles, la tige, ces grandes urnes qui semblent plus volumineuses au bas de la plante qu’en haut. Avec des couches épaisses de pigment, elle réalise un véritable instantané de ce qu’elle voit. Elle s’attarde aussi sur l’environnement de la plante, la forêt et les collines de Bornéo en arrière-plan prennent vie sur sa toile sous la forme d’une myriade de traits habiles verts et bleus. Nous sommes en 1876 et Marianne est au milieu d’un voyage autour du monde, débuté un an plus tôt. Elle réalise son rêve : voyager pour peindre les plantes et les fleurs du monde. Un rêve qui l’habite depuis sa plus tendre enfance à Hastings, en Angleterre.

Marianne naît en 1830 dans une famille aisée et cultivée. Son père, Frederick North est un politique du parti libéral et sa mère Janet descend d’une famille de barons. La jeune Marianne a des occupations conformes à son rang : latin, danse, peinture… Mais ce qu’elle aime plus que tout, c’est visiter la serre tropicale du jardin botanique de Kew avec son père. Il a planté en elle la graine de la botanique. Lors de leurs vacances dans le Norfolk, Marianne étudie avec passion les plantes qui poussent autour de la maison et les dessine avec talent. Pourtant, elle ne veut devenir ni botaniste, ni peintre, mais chanteuse ! Ses parents la soutiennent mais sa voix ne tient pas le coup et se brise à force d’entraînement. Lors d’un voyage familial avec sa sœur à travers l’Europe, Marianne découvre la peinture botanique. La combinaison parfaite de ses deux hobbies qui deviendra sa raison de vivre.

À 25 ans, elle perd sa mère. Sur son lit de mort, cette dernière lui fait faire une promesse qui va bouleverser sa vie : ne jamais laisser seul son père. Père et fille commencent alors à voyager aux quatre coins de l’Europe : Suisse, Italie, Grèce, Autriche. Après le virus de la botanique, Frederick transmet celui du voyage à sa fille adorée. Marianne consigne ses aventures dans des journaux intimes, qu’elle illustre par des croquis. C’est grâce à eux qu’on peut retracer sa vie, qui est à des milliers de kilomètres du quotidien des autres femmes de l’Angleterre victorienne. En 1869, Frederick tombe malade dans les Alpes. Il ne guérira jamais. Il laisse à Marianne un confortable héritage financier et les souvenirs impérissables de leurs virées jusqu’en Égypte. 

Ces années de baroudages lui ont permis de perfectionner ses techniques picturales en délaissant l’aquarelle pour la peinture à l’huile. Sans mari – le mariage la débecte et elle considère qu’il réduit les femmes à l’état d’intendante pour leur époux – et très riche, Marianne prend son destin en main. À 40 ans, elle vend sa maison d’enfance et entame un voyage autour du monde qui durera 24 ans. L’objectif : peindre les fleurs et les plantes qu’elle admirait dans le jardin tropical de Kew dans leur environnement naturel. L’indépendante Marianne voyage seule, aucun compagnon ne trouvant grâce à ses yeux. Elle part d'abord pour les Amériques. En 1872, elle pose ses valises au Brésil pour huit mois et peint sa première série de toiles – plus d’une centaine. Marianne n’a suivi aucune formation sérieuse en botanique, ni en peinture, pourtant elle s’applique à représenter fidèlement tout ce qu’elle voit, alors que la photographie est encore réservée à une élite. Fidèle à son tempérament, Marianne fait fit des conventions du dessin botanique. Elle peint les plantes dans leur environnement, ajoutant parfois des serpents ou des insectes dans ses compositions. Le paysage se glisse toujours en arrière-plan de ses toiles, alors que les planches botaniques sont habituellement sur fond blanc. Il n’y a pas que ses techniques picturales qui détonnent, mais aussi son approche scientifique. Si les autres botanistes ne se gênaient pas pour collecter les spécimens qu’ils croquaient, Marianne n’a jamais ramené une seule plante de ses voyages. Pourtant, elle a découvert plusieurs espèces inconnues en Occident. 

Après Bornéo, le Chili, le Japon, l'Inde, le Sri Lanka, elle poursuit son voyage jusqu’en Australie et en Nouvelle-Zélande en 1880. C’est un vieil ami de son père qui lui conseille cette destination, le célèbre Charles Darwin. Lors d’un bref retour en Angleterre en 1881, elle lui rend visite et lui présente quelques-unes des 300 toiles qu’elle a peintes en Océanie. Darwin s’émerveille devant la vivacité de ses peintures :

« Je vous suis très reconnaissant de me montrer la plante Australian Sheep, qui est particulièrement curieuse. Si je l’avais vu sur une table à un mètre de distance, j’aurais parié qu’il s’agissait d’un corail du genre Porites. Je suis si heureux d'avoir vu vos peintures australiennes, et c'était extrêmement gentil de votre part d'évoquer avec une grande vivacité des scènes dans divers pays que j'ai vus. »

Après 1881, Marianne ralentit ses voyages, un autre projet occupe une grande partie de son temps et de son argent. Elle souhaite exposer ses toiles – plus de 800 – là où tout a commencé, dans le jardin botanique de Kew. Avec son argent personnel, elle finance la construction d’une galerie, où on peut admirer encore aujourd’hui toute sa production, disposée cadre contre cadre, comme la végétation dense d'une forêt tropicale. Les dernières années de sa vie sont consacrées à la rédaction de ses mémoires, jusqu'à son décès en 1890, à l'âge de 59 ans.

Marianne North a voyagé dans 17 pays à travers le monde, et parcouru l’équivalent de deux fois la circonférence de la Terre. Bien que sa production soit rarement citée dans les ouvrages qui retracent l’histoire de la peinture botanique, la contribution de Marianne est reconnue par les scientifiques. La fleur carnivore qu’elle a dépeinte à Bornéo en 1876 porte son nom : Nepenthes northiana. C’est d’ailleurs ce type de plantes, caractérisées par leurs grandes urnes, qui a inspiré Empiflor, Pokémon de type plante de la première génération. 

Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Julie Kern. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !

Musique :

Patricia Chaylade

Mysterious Forest, par WinnieTheMoog

Beggar, par Franz Gordon

I am better off, par Wildson

Palm, par Trevor Kowalski

Nadi, par Van Sandano

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Pas tout à fait artiste, pas tout à fait scientifique. Marianne North est une personnalité hors du commun. À 40 ans, elle abandonne sa vie confortable pour voyager à travers le monde, à la découverte des fleurs et les plantes exotiques les plus incroyables sur Terre. 

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Transcription du podcast :

Dans la jungle suffocante de Bornéo, les plantes développent des racines noueuses et des branches urticantes, transformant toute exploration en cauchemar. Quel surprise donc de trouver là, perdue dans le feuillage dense, une anglaise de 46 ans assise devant un chevalet, sa collection de peinture à l’huile à ses côtés. Marianne North observe dans les moindres détails son sujet. Une bouche béante qui s’ouvre sur une urne renflée, le tout affublé d’un couvercle. Ses couleurs sont fascinantes, un mélange de vert brillant et de pourpre profond. Marianne s’applique à retranscrire le moindre détail de cette plante étrange, qu’elle est la première à voir. Cette espèce est totalement inconnue des botanistes occidentaux. La forme des feuilles, la tige, ces grandes urnes qui semblent plus volumineuses au bas de la plante qu’en haut. Avec des couches épaisses de pigment, elle réalise un véritable instantané de ce qu’elle voit. Elle s’attarde aussi sur l’environnement de la plante, la forêt et les collines de Bornéo en arrière-plan prennent vie sur sa toile sous la forme d’une myriade de traits habiles verts et bleus. Nous sommes en 1876 et Marianne est au milieu d’un voyage autour du monde, débuté un an plus tôt. Elle réalise son rêve : voyager pour peindre les plantes et les fleurs du monde. Un rêve qui l’habite depuis sa plus tendre enfance à Hastings, en Angleterre.

Marianne naît en 1830 dans une famille aisée et cultivée. Son père, Frederick North est un politique du parti libéral et sa mère Janet descend d’une famille de barons. La jeune Marianne a des occupations conformes à son rang : latin, danse, peinture… Mais ce qu’elle aime plus que tout, c’est visiter la serre tropicale du jardin botanique de Kew avec son père. Il a planté en elle la graine de la botanique. Lors de leurs vacances dans le Norfolk, Marianne étudie avec passion les plantes qui poussent autour de la maison et les dessine avec talent. Pourtant, elle ne veut devenir ni botaniste, ni peintre, mais chanteuse ! Ses parents la soutiennent mais sa voix ne tient pas le coup et se brise à force d’entraînement. Lors d’un voyage familial avec sa sœur à travers l’Europe, Marianne découvre la peinture botanique. La combinaison parfaite de ses deux hobbies qui deviendra sa raison de vivre.

À 25 ans, elle perd sa mère. Sur son lit de mort, cette dernière lui fait faire une promesse qui va bouleverser sa vie : ne jamais laisser seul son père. Père et fille commencent alors à voyager aux quatre coins de l’Europe : Suisse, Italie, Grèce, Autriche. Après le virus de la botanique, Frederick transmet celui du voyage à sa fille adorée. Marianne consigne ses aventures dans des journaux intimes, qu’elle illustre par des croquis. C’est grâce à eux qu’on peut retracer sa vie, qui est à des milliers de kilomètres du quotidien des autres femmes de l’Angleterre victorienne. En 1869, Frederick tombe malade dans les Alpes. Il ne guérira jamais. Il laisse à Marianne un confortable héritage financier et les souvenirs impérissables de leurs virées jusqu’en Égypte. 

Ces années de baroudages lui ont permis de perfectionner ses techniques picturales en délaissant l’aquarelle pour la peinture à l’huile. Sans mari – le mariage la débecte et elle considère qu’il réduit les femmes à l’état d’intendante pour leur époux – et très riche, Marianne prend son destin en main. À 40 ans, elle vend sa maison d’enfance et entame un voyage autour du monde qui durera 24 ans. L’objectif : peindre les fleurs et les plantes qu’elle admirait dans le jardin tropical de Kew dans leur environnement naturel. L’indépendante Marianne voyage seule, aucun compagnon ne trouvant grâce à ses yeux. Elle part d'abord pour les Amériques. En 1872, elle pose ses valises au Brésil pour huit mois et peint sa première série de toiles – plus d’une centaine. Marianne n’a suivi aucune formation sérieuse en botanique, ni en peinture, pourtant elle s’applique à représenter fidèlement tout ce qu’elle voit, alors que la photographie est encore réservée à une élite. Fidèle à son tempérament, Marianne fait fit des conventions du dessin botanique. Elle peint les plantes dans leur environnement, ajoutant parfois des serpents ou des insectes dans ses compositions. Le paysage se glisse toujours en arrière-plan de ses toiles, alors que les planches botaniques sont habituellement sur fond blanc. Il n’y a pas que ses techniques picturales qui détonnent, mais aussi son approche scientifique. Si les autres botanistes ne se gênaient pas pour collecter les spécimens qu’ils croquaient, Marianne n’a jamais ramené une seule plante de ses voyages. Pourtant, elle a découvert plusieurs espèces inconnues en Occident. 

Après Bornéo, le Chili, le Japon, l'Inde, le Sri Lanka, elle poursuit son voyage jusqu’en Australie et en Nouvelle-Zélande en 1880. C’est un vieil ami de son père qui lui conseille cette destination, le célèbre Charles Darwin. Lors d’un bref retour en Angleterre en 1881, elle lui rend visite et lui présente quelques-unes des 300 toiles qu’elle a peintes en Océanie. Darwin s’émerveille devant la vivacité de ses peintures :

« Je vous suis très reconnaissant de me montrer la plante Australian Sheep, qui est particulièrement curieuse. Si je l’avais vu sur une table à un mètre de distance, j’aurais parié qu’il s’agissait d’un corail du genre Porites. Je suis si heureux d'avoir vu vos peintures australiennes, et c'était extrêmement gentil de votre part d'évoquer avec une grande vivacité des scènes dans divers pays que j'ai vus. »

Après 1881, Marianne ralentit ses voyages, un autre projet occupe une grande partie de son temps et de son argent. Elle souhaite exposer ses toiles – plus de 800 – là où tout a commencé, dans le jardin botanique de Kew. Avec son argent personnel, elle finance la construction d’une galerie, où on peut admirer encore aujourd’hui toute sa production, disposée cadre contre cadre, comme la végétation dense d'une forêt tropicale. Les dernières années de sa vie sont consacrées à la rédaction de ses mémoires, jusqu'à son décès en 1890, à l'âge de 59 ans.

Marianne North a voyagé dans 17 pays à travers le monde, et parcouru l’équivalent de deux fois la circonférence de la Terre. Bien que sa production soit rarement citée dans les ouvrages qui retracent l’histoire de la peinture botanique, la contribution de Marianne est reconnue par les scientifiques. La fleur carnivore qu’elle a dépeinte à Bornéo en 1876 porte son nom : Nepenthes northiana. C’est d’ailleurs ce type de plantes, caractérisées par leurs grandes urnes, qui a inspiré Empiflor, Pokémon de type plante de la première génération. 

Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Julie Kern. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !

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Patricia Chaylade

Mysterious Forest, par WinnieTheMoog

Beggar, par Franz Gordon

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Palm, par Trevor Kowalski

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