Le baron Nopsca, espion, pirate des airs, et père de la paléobiologie

Chasseurs de science

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Le baron Nopsca, espion, pirate des airs, et père de la paléobiologie

Chasseurs de science

Il est peu d'esprits aussi brillants, fougueux et aventureux que celui de Franz Nopcsa. Auteur de théories inédites sur l'existence des dinosaures, celui qu'on baptise le père de la paléobiologie a connu une existence remplie de rebondissements, de découvertes et de danger.

Quand il n'est pas en train de déterrer des fossiles, Nopcsa boit le thé avec des chefs de guerre albanais, arpente les routes d'Europe à moto avec l'homme de sa vie, ou joue les espions pour la monarchie des Habsbourg. Mais son intellect génial cache aussi un sombre secret...

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Pour aller plus loin :

Transcription du podcast :

1919. Quelque part au-dessus de Győr, Hongrie. Franz et Doda sont assis côte à côte dans le petit avion qui les mène vers Sopron. Le baron transylvanien et son amant sont nerveux. Ils ont réussi à échapper de justesse aux Communistes grâce à leurs faux papiers, mais le plus difficile reste encore à faire. Tendu comme une corde de violon, Franz se saisit du sac contenant les clés de son avenir : le manuscrit de son dernier livre et quelques riches bijoux qui leur achèteront une nouvelle vie en Autriche. Car lui et Doda n’iront pas à Sopron. Cela fait déjà quelque temps qu’ils ont quitté l’aéroport de Budapest, et il est temps de passer à l’action. Rassemblant toute l’énergie que son cerveau capricieux et capable de lui fournir, Franz repose son sac et sort l’objet lourd qui pèse dans sa poche depuis le décollage. Il brandit son arme contre le crâne du pilote. Changement de plan capitaine, direction Vienne.

Franz Nopcsa von Felső-Szilvás naît le 3 mai 1877 à Déva. Il est le premier enfant d’une famille d’aristocrates transylvaniens, dont la résidence est basée à Săcel, en actuelle Roumanie. Si le domaine est aujourd’hui à l’abandon, témoin d’une époque passée, lui-même abrite en son temps les vestiges d’une ère lointaine et encore mystérieuse. En effet, alors qu’elle se promène un jour le long de la rivière qui traverse le terrain familial, Ilona, la jeune sœur de Franz découvre les restes d’un crâne fossilisé. Enchantée, elle ramène les ossements à son frère adolescent qui devient rapidement obsédé par la trouvaille. Il faut dire que, marqué par l’apparition de théories inédites et un véritable engouement populaire pour les fossiles, le XIXe siècle est pour ainsi dire le siècle de la paléontologie et Franz ne tente pas un seul instant de résister à son attrait. Bien qu’ils soient en piteux état, il ne tarde pas, avec l’aide du professeur Eduard Suess, à identifier les fragments comme ayant appartenu à un dinosaure, un hadrosaure ainsi qu’il le découvrira plus tard.

Cette rencontre inattendue avec le passé le pousse à entreprendre des études de géologie à l’université de Vienne, tandis que la bibliothèque familiale lui permet de se familiariser avec la physiologie, l’anatomie et la neurologie. Il écrit à de nombreux experts à travers le monde en quête d’informations supplémentaires concernant la provenance du fossile, entreprend des travaux d’excavation sur la rive où Ilona a découvert le crâne, et assemble les fragments d’os qu’il déterre avec une colle de sa propre fabrication. Alors qu’une majorité de paléontologues se préoccupent uniquement de monter des squelettes complets, Nopcsa essaie d’aller plus loin et de comprendre comment ces pièces s’articulent lorsqu’elles sont recouvertes de chair et de muscles, et plongées dans un environnement qui leur est propre. À partir de ses observations, il postule un lien entre la glande pituitaire, dont nous avons parlé lors de notre dernier épisode de Chasseurs de Science sur Adam Rainer, et la taille de l’organisme ; il reconstitue la mâchoire de l’un de ses spécimens ; il imagine ces géants du passé prenant leur envol et détermine en observant des nids que les parents devaient s’occuper de leurs petits.

À l’âge de 22 ans, désormais diplômé d’un doctorat ès sciences, le jeune baron Nopcsa retourne à Vienne pour présenter ses travaux pionniers à l’Académie autrichienne des sciences. Il y fait sensation à plus d’un égard, armé de ses théories inédites, et piétinant au passage sans la moindre considération la classification proposée par l’éminent spécialiste George Baur à l’époque. Le verdict tombe rapidement : Franz est un génie, mais certainement pas un expert des relations humaines. Néanmoins, un lecteur attentif serait capable de découvrir une réalité plus nuancée entre les lignes de sa correspondance privée. Dans ses lettres à Arthur Smith Woodward, conservateur au British Museum, Nopcsa décrit les symptômes handicapants d’une maladie que l’on appelle aujourd’hui trouble bipolaire. Ses fulgurances intellectuelles et son aplomb sont en réalité les marques d’une personnalité maniaque tandis que, ainsi que nous le verrons plus loin, le jeune baron transylvanien pouvait également être affligé d’épisodes dépressifs graves, dont l’un d’eux mènera à sa mort et à celle de son amant.

Pour autant, ses conclusions témoignent de son esprit visionnaire et lui valent le titre de père de la paléobiologie. Parmi ses intuitions brillantes on trouve sa théorie évolutive du Proavis et celle du nanisme insulaire. Commençons par le Proavis. Imaginée pour la première fois en 1906 par l’ostéologue et zoologue William Pycraft, cette créature devait représenter le chaînon manquant entre les dinosaures terrestres et les oiseaux. Néanmoins, là où Pycraft théorise une créature arboricole, Nopcsa se figure un organisme coureur terrestre. Ce dernier avancerait par bonds successifs, aidé par des membres antérieurs couverts de plumes qui lui permettraient de prolonger ses sauts. Au fil de l’évolution, ces membres antérieurs seraient devenus les ailes de nos oiseaux modernes ; une théorie aujourd’hui largement acceptée par la communauté scientifique.

Venons-en maintenant au nanisme insulaire. Lors de ses excavations, Franz déterre les ossements de dinosaures bien plus petits que leurs cousins. Là où ses spécimens adultes de Magyarosaurus mesurent 6 mètres, les autres représentants du groupe atteignent généralement les 30 mètres. Nopcsa en déduit donc que la région de Haţeg, où les fossiles ont été découverts, étaient précédemment une île dont les ressources limitées aurait influé sur la taille des animaux y résidant. Face à cette contrainte écologique, les grandes créatures deviennent plus petites, comme dans le cas des éléphants ou des hippopotames nains, et les petites créatures, ainsi qu’on le découvrira plus tard, grandissent de génération en génération, ainsi qu’il en est allé pour le varan du komodo, par exemple. Une fois encore, Franz est en avance sur son temps de plusieurs décennies, tant et si bien que la théorie du nanisme insulaire porte aujourd’hui le nom d’un autre : J. Bristol Foster, qui publiera une étude sur le sujet en 1964.

Les percées en paléobiologie de Franz Nopcsa ne représentent qu’une portion de sa vie riche en aventures. En 1906, il recrute comme secrétaire Bajazid Elmaz Doda, un Albanais issu d’un village de bergers dans les Monts Maudits, dont il tombe profondément amoureux. Les deux hommes entament une relation au vu et au su de tous, probablement protégés par le statut social du baron contre les implications de l’époque. Nopcsa va jusqu’à nommer une espèce de tortue en hommage au « seul homme qui [l]‘ait jamais vraiment aimé », Kallakobotion bajazidi. Ensemble, ils prennent une maison en Albanie, un pays pour lequel Nopcsa nourrit une profonde passion. En effet, scientifique de talent mais également polyglotte accompli, il découvre d’abord le pays comme géologue puis comme résident et enfin comme espion pour la monarchie des Habsbourgs. Déguisé en berger et sous le faux nom de Peter Gorlopan, l’impétueux baron a pour mission de mieux comprendre les cultures et les aspirations des clans qui s’opposent dans la région, afin de les fédérer et les rallier à la cause austro-hongroise. Il s’adonne à cette mission avec tant de fougue qu’il deviendra le fondateur de l’albanologie, produisant des centaines de photographies et plus d’une cinquantaine d’études sur les us, la musique, l’histoire et les langues locales. Emporté par son engouement, il n’hésite pas à se proposer comme nouveau monarque du pays lorsque l’indépendance est déclarée en 1912. Sans succès, signalons-le.

Après la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, dans un pays chauffé à blanc par les tensions politiques, Nopcsa apprend d’une source amie que sa vie est en danger et qu’il doit absolument quitter le territoire. Doda et lui prennent un vol qui les conduira, arme au poing, jusqu’à Vienne, dans ce qui est considéré comme le premier détournement d’avion de l’Histoire.

Franz prend la tête de l’Institut royal hongrois de géologie en 1925 mais ce génie incompris, accablé par des épisodes de manie qui lui donnent l’impression que le monde ne parvient pas à suivre son rythme, se lasse rapidement et quitte le poste trois ans plus tard. Il décide de se lancer plutôt dans un tour d’Europe en moto avec Doda, en quête de nouveaux fossiles à étudier. Frénétique, il lit, analyse, théorise à s’en rendre malade, jusqu’à ce qu’un jour, la dépression fasse un retour fracassant dans l’esprit de Nopcsa.

Nous sommes alors en 1933. Le baron qui était toujours en quête d’aventures est soudain paralysé par l’accablement. Il songe à sa patrie perdue, à sa fortune dilapidée, à l’alcoolisme dont Doda ne parvient pas à s’extirper. Qu’arrivera-t-il à son amant s’il devait mourir ? Que lui restera-t-il ? Car au fond, Franz n’y tient plus. La bête noire pèse sur son dos, ronge chaque fibre de son être. Un matin, le baron Nopcsa glisse des somnifères dans le thé de l’homme qui a partagé sa vie. Persuadé que Doda sera condamné à une vie de misère sans lui, dans un dernier instant de désespoir, il le laisse s’endormir et le tue d’une balle dans la tête avant de mettre fin à sa propre vie.

Franz Nopcsa von Felső-Szilvás est longtemps resté oublié des historiens. Est-ce à cause de sa nationalité, de son orientation sexuelle ou de sa personnalité complexe et pas toujours appréciée ? Probablement un peu de tout cela, mais aujourd’hui, le baron est rappelé à la mémoire collective grâce aux associations LGBT tentant d’extirper ces figures du passé des oubliettes collectives. Quoi de mieux donc que de publier cet épisode durant le mois de pride pour rendre hommage à ces archivistes invisibles et à l’exceptionnel scientifique que fut le baron de Nopcsa ?

Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Emma Hollen. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !

Musique :

Patricia Chaylade

Vantage Point, par Hampus Naeselius

Prelude et Luminescence, par Trevor Kowalski

Les feuilles jaunes, par Franz Gordon

Voir Acast.com/privacy pour les informations sur la vie privée et l'opt-out.

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Il est peu d'esprits aussi brillants, fougueux et aventureux que celui de Franz Nopcsa. Auteur de théories inédites sur l'existence des dinosaures, celui qu'on baptise le père de la paléobiologie a connu une existence remplie de rebondissements, de découvertes et de danger.

Quand il n'est pas en train de déterrer des fossiles, Nopcsa boit le thé avec des chefs de guerre albanais, arpente les routes d'Europe à moto avec l'homme de sa vie, ou joue les espions pour la monarchie des Habsbourg. Mais son intellect génial cache aussi un sombre secret...

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1919. Quelque part au-dessus de Győr, Hongrie. Franz et Doda sont assis côte à côte dans le petit avion qui les mène vers Sopron. Le baron transylvanien et son amant sont nerveux. Ils ont réussi à échapper de justesse aux Communistes grâce à leurs faux papiers, mais le plus difficile reste encore à faire. Tendu comme une corde de violon, Franz se saisit du sac contenant les clés de son avenir : le manuscrit de son dernier livre et quelques riches bijoux qui leur achèteront une nouvelle vie en Autriche. Car lui et Doda n’iront pas à Sopron. Cela fait déjà quelque temps qu’ils ont quitté l’aéroport de Budapest, et il est temps de passer à l’action. Rassemblant toute l’énergie que son cerveau capricieux et capable de lui fournir, Franz repose son sac et sort l’objet lourd qui pèse dans sa poche depuis le décollage. Il brandit son arme contre le crâne du pilote. Changement de plan capitaine, direction Vienne.

Franz Nopcsa von Felső-Szilvás naît le 3 mai 1877 à Déva. Il est le premier enfant d’une famille d’aristocrates transylvaniens, dont la résidence est basée à Săcel, en actuelle Roumanie. Si le domaine est aujourd’hui à l’abandon, témoin d’une époque passée, lui-même abrite en son temps les vestiges d’une ère lointaine et encore mystérieuse. En effet, alors qu’elle se promène un jour le long de la rivière qui traverse le terrain familial, Ilona, la jeune sœur de Franz découvre les restes d’un crâne fossilisé. Enchantée, elle ramène les ossements à son frère adolescent qui devient rapidement obsédé par la trouvaille. Il faut dire que, marqué par l’apparition de théories inédites et un véritable engouement populaire pour les fossiles, le XIXe siècle est pour ainsi dire le siècle de la paléontologie et Franz ne tente pas un seul instant de résister à son attrait. Bien qu’ils soient en piteux état, il ne tarde pas, avec l’aide du professeur Eduard Suess, à identifier les fragments comme ayant appartenu à un dinosaure, un hadrosaure ainsi qu’il le découvrira plus tard.

Cette rencontre inattendue avec le passé le pousse à entreprendre des études de géologie à l’université de Vienne, tandis que la bibliothèque familiale lui permet de se familiariser avec la physiologie, l’anatomie et la neurologie. Il écrit à de nombreux experts à travers le monde en quête d’informations supplémentaires concernant la provenance du fossile, entreprend des travaux d’excavation sur la rive où Ilona a découvert le crâne, et assemble les fragments d’os qu’il déterre avec une colle de sa propre fabrication. Alors qu’une majorité de paléontologues se préoccupent uniquement de monter des squelettes complets, Nopcsa essaie d’aller plus loin et de comprendre comment ces pièces s’articulent lorsqu’elles sont recouvertes de chair et de muscles, et plongées dans un environnement qui leur est propre. À partir de ses observations, il postule un lien entre la glande pituitaire, dont nous avons parlé lors de notre dernier épisode de Chasseurs de Science sur Adam Rainer, et la taille de l’organisme ; il reconstitue la mâchoire de l’un de ses spécimens ; il imagine ces géants du passé prenant leur envol et détermine en observant des nids que les parents devaient s’occuper de leurs petits.

À l’âge de 22 ans, désormais diplômé d’un doctorat ès sciences, le jeune baron Nopcsa retourne à Vienne pour présenter ses travaux pionniers à l’Académie autrichienne des sciences. Il y fait sensation à plus d’un égard, armé de ses théories inédites, et piétinant au passage sans la moindre considération la classification proposée par l’éminent spécialiste George Baur à l’époque. Le verdict tombe rapidement : Franz est un génie, mais certainement pas un expert des relations humaines. Néanmoins, un lecteur attentif serait capable de découvrir une réalité plus nuancée entre les lignes de sa correspondance privée. Dans ses lettres à Arthur Smith Woodward, conservateur au British Museum, Nopcsa décrit les symptômes handicapants d’une maladie que l’on appelle aujourd’hui trouble bipolaire. Ses fulgurances intellectuelles et son aplomb sont en réalité les marques d’une personnalité maniaque tandis que, ainsi que nous le verrons plus loin, le jeune baron transylvanien pouvait également être affligé d’épisodes dépressifs graves, dont l’un d’eux mènera à sa mort et à celle de son amant.

Pour autant, ses conclusions témoignent de son esprit visionnaire et lui valent le titre de père de la paléobiologie. Parmi ses intuitions brillantes on trouve sa théorie évolutive du Proavis et celle du nanisme insulaire. Commençons par le Proavis. Imaginée pour la première fois en 1906 par l’ostéologue et zoologue William Pycraft, cette créature devait représenter le chaînon manquant entre les dinosaures terrestres et les oiseaux. Néanmoins, là où Pycraft théorise une créature arboricole, Nopcsa se figure un organisme coureur terrestre. Ce dernier avancerait par bonds successifs, aidé par des membres antérieurs couverts de plumes qui lui permettraient de prolonger ses sauts. Au fil de l’évolution, ces membres antérieurs seraient devenus les ailes de nos oiseaux modernes ; une théorie aujourd’hui largement acceptée par la communauté scientifique.

Venons-en maintenant au nanisme insulaire. Lors de ses excavations, Franz déterre les ossements de dinosaures bien plus petits que leurs cousins. Là où ses spécimens adultes de Magyarosaurus mesurent 6 mètres, les autres représentants du groupe atteignent généralement les 30 mètres. Nopcsa en déduit donc que la région de Haţeg, où les fossiles ont été découverts, étaient précédemment une île dont les ressources limitées aurait influé sur la taille des animaux y résidant. Face à cette contrainte écologique, les grandes créatures deviennent plus petites, comme dans le cas des éléphants ou des hippopotames nains, et les petites créatures, ainsi qu’on le découvrira plus tard, grandissent de génération en génération, ainsi qu’il en est allé pour le varan du komodo, par exemple. Une fois encore, Franz est en avance sur son temps de plusieurs décennies, tant et si bien que la théorie du nanisme insulaire porte aujourd’hui le nom d’un autre : J. Bristol Foster, qui publiera une étude sur le sujet en 1964.

Les percées en paléobiologie de Franz Nopcsa ne représentent qu’une portion de sa vie riche en aventures. En 1906, il recrute comme secrétaire Bajazid Elmaz Doda, un Albanais issu d’un village de bergers dans les Monts Maudits, dont il tombe profondément amoureux. Les deux hommes entament une relation au vu et au su de tous, probablement protégés par le statut social du baron contre les implications de l’époque. Nopcsa va jusqu’à nommer une espèce de tortue en hommage au « seul homme qui [l]‘ait jamais vraiment aimé », Kallakobotion bajazidi. Ensemble, ils prennent une maison en Albanie, un pays pour lequel Nopcsa nourrit une profonde passion. En effet, scientifique de talent mais également polyglotte accompli, il découvre d’abord le pays comme géologue puis comme résident et enfin comme espion pour la monarchie des Habsbourgs. Déguisé en berger et sous le faux nom de Peter Gorlopan, l’impétueux baron a pour mission de mieux comprendre les cultures et les aspirations des clans qui s’opposent dans la région, afin de les fédérer et les rallier à la cause austro-hongroise. Il s’adonne à cette mission avec tant de fougue qu’il deviendra le fondateur de l’albanologie, produisant des centaines de photographies et plus d’une cinquantaine d’études sur les us, la musique, l’histoire et les langues locales. Emporté par son engouement, il n’hésite pas à se proposer comme nouveau monarque du pays lorsque l’indépendance est déclarée en 1912. Sans succès, signalons-le.

Après la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, dans un pays chauffé à blanc par les tensions politiques, Nopcsa apprend d’une source amie que sa vie est en danger et qu’il doit absolument quitter le territoire. Doda et lui prennent un vol qui les conduira, arme au poing, jusqu’à Vienne, dans ce qui est considéré comme le premier détournement d’avion de l’Histoire.

Franz prend la tête de l’Institut royal hongrois de géologie en 1925 mais ce génie incompris, accablé par des épisodes de manie qui lui donnent l’impression que le monde ne parvient pas à suivre son rythme, se lasse rapidement et quitte le poste trois ans plus tard. Il décide de se lancer plutôt dans un tour d’Europe en moto avec Doda, en quête de nouveaux fossiles à étudier. Frénétique, il lit, analyse, théorise à s’en rendre malade, jusqu’à ce qu’un jour, la dépression fasse un retour fracassant dans l’esprit de Nopcsa.

Nous sommes alors en 1933. Le baron qui était toujours en quête d’aventures est soudain paralysé par l’accablement. Il songe à sa patrie perdue, à sa fortune dilapidée, à l’alcoolisme dont Doda ne parvient pas à s’extirper. Qu’arrivera-t-il à son amant s’il devait mourir ? Que lui restera-t-il ? Car au fond, Franz n’y tient plus. La bête noire pèse sur son dos, ronge chaque fibre de son être. Un matin, le baron Nopcsa glisse des somnifères dans le thé de l’homme qui a partagé sa vie. Persuadé que Doda sera condamné à une vie de misère sans lui, dans un dernier instant de désespoir, il le laisse s’endormir et le tue d’une balle dans la tête avant de mettre fin à sa propre vie.

Franz Nopcsa von Felső-Szilvás est longtemps resté oublié des historiens. Est-ce à cause de sa nationalité, de son orientation sexuelle ou de sa personnalité complexe et pas toujours appréciée ? Probablement un peu de tout cela, mais aujourd’hui, le baron est rappelé à la mémoire collective grâce aux associations LGBT tentant d’extirper ces figures du passé des oubliettes collectives. Quoi de mieux donc que de publier cet épisode durant le mois de pride pour rendre hommage à ces archivistes invisibles et à l’exceptionnel scientifique que fut le baron de Nopcsa ?

Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Emma Hollen. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !

Musique :

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